lundi 5 septembre 2011

"Vol spécial" un film de Fernand Melgar

Film suisse présenté au Festival du Film de Locarno, est un documentaire qui dénonce les expulsions forcées en Suisse. Un sujet qui me tient particulièrement à coeur.


Après La Forteresse, film qui décrivait les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, Fernand Melgar se tourne vers la fin du parcours migratoire: le renvoi.

Chaque année en Suisse, la loi fédérale permet d'emprisonner sans procès ni condamnation des milliers d'hommes et de femmes. La seule raison de cet emprisonnement est qu'ils résident illégalement sur le territoire suisse.
Certains sont établis en Suisse depuis des années, ont fondé une famille et travaillent. Ils cotisent aux assurances sociales et envoient leurs enfants à l’école. 
La loi fédérale sur les mesures de contrainte permet de les emprisonner pour une durée maximale de 24 mois, dès l’âge de 15 ans, dans l’attente de leur renvoi de Suisse.
Si leur incarcération peut aller jusqu'à deux ans, l'annonce du renvoi intervient souvent du jour au lendemain et sa mise à exécution est imminente.

Pendant trois mois, l'équipe du cinéaste lausannois a suivi 6 sans papiers ou requérants d'asile déboutés dans l’attente de leur expulsion du territoire helvétique, au centre de Frambois, près de Genève. Dans ce huis clos carcéral, la tension monte au fil des jours. Filmant d’un côté des gardiens humanistes, de l’autre des hommes vaincus par la peur et le stress. Le réalisateur décrit avec sensibilité et émotion les rapports  entre détenus et le personnel du Centre.
Des rapports d’amitié, de haine, de respect et de révolte jusqu’à l’annonce de l’expulsion vécue comme un coup de poignard. Ceux qui refusent de partir volontairement seront menottés, ligotés et installés de force dans un avion. Dans cette situation extrême le désespoir a un nom : vol spécial.

Aujourd’hui, la Suisse compte quelque 150'000 sans-papiers qui travaillent et, malgré ce que l'on essaie de nous faire croire, ils ne sont pas tous des dealers, et l'asile demandé n'est pas une forme d'abus social.  Certains ont fui leur pays en guerre, d'autres par peur de représailles, ou encore dans l'espoir d'une vie meilleure...
Le Parlement est appelé désormais à se prononcer sur une proposition de loi du Département fédéral de Justice et Police qui demande aux enseignants de dénoncer la présence d’enfants sans-papiers dans leurs classes.

Ce film vise à relater une réalité qui se passe dans notre pays, et va sûrement laisser place à de nombreux différends politiques. Divers débats ont d'ailleurs éclaté suite à la projection du film au festival de Locarno, suite à l'attaque sévère de Paulo Branco, président du jury 2011 du Festival, à l'encontre du film.


A vous de voir et vous faire votre opinion sur un sujet au coeur de notre actualité.

Au cinéma, en Suisse, dès le 21 septembre.







ENTRETIEN AVEC LE REALISATEUR, tiré du dossier de presse

Pourquoi vous intéressez-vous une fois de plus à la question de l’asile ?

Fernand Melgar : Lors des débats qui ont suivi les projections de La Forteresse, j'ai été frappé à quel point le public ignore les conséquences dramatiques des incessants durcissements des lois sur l'asile et les étrangers sur la vie d'êtres humains innocents. Je crois que le citoyen suisse ne sait plus vraiment pourquoi il vote. Le populisme des campagnes de l’UDC l’aveugle et attise la xénophobie. Lors des projections du film dans les écoles, le terme « requérant d'asile » était, pour une majorité d'adolescents, synonyme de délinquant et l'asile qu'une forme d'abus de bien social. Dès lors, les enfermer pour les expulser leur paraît normal. Il m’est apparu urgent de faire un film pour montrer la réalité méconnue de la détention administrative et des expulsions forcées.

Vol Spécial parle aussi du sort réservé aux sans papiers...

FM : 150'000 sans papiers vivent en Suisse. La grande majorité d'entre eux travaillent, paient des impôts et cotisent aux assurances sociales. Ils s’occupent de nos personnes âgées, gardent nos enfants, nettoient nos appartements et nos hôpitaux. Sans eux, nombre d’hôtels et de chantiers pourraient fermer faute de bras bon marché. Les déboutés de l'asile et les sans papiers ont en commun de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête : à tout moment, ils peuvent être arrêtés, mis en détention de longs mois voire des années et expulsés de Suisse sans aucune forme de procès. Ou, comble de l’absurde, libérés pour être à nouveau arrêtés quelques mois après. J’ai compris qu’il me fallait poursuivre le travail et la réflexion entamés à Vallorbe, insister et creuser le sillon pour boucler la boucle de La Forteresse. Pour tenter de mieux saisir ce mouvement de balancier entre espoir et désespoir qui caractérise tant de ces destins migrants.

Comment avez-vous découvert la prison de Frambois ?

FM: Je me suis lié d’amitié lors du tournage de La Forteresse avec Fahad, un jeune traducteur irakien menacé de mort venu se réfugier en Suisse. Il a été arrêté juste après la décision négative de sa demande d’asile afin d’être expulsé. En lui rendant visite à la prison de Frambois, j'y ai découvert la plus profonde détresse humaine qu'il m'a été donné de voir dans ce pays. Fahad m’a parlé de ses compagnons d’infortune : des hommes innocents anéantis par leur incarcération, des pères arrachés à leurs enfants, des clandestins usés par des années de dur labeur ou des jeunes hommes au bord du suicide, brisés dans leur quête d'une vie meilleure. Tous étaient traités comme des criminels alors que leur seule faute était de ne pas avoir d’autorisation de séjour en Suisse. Certains restaient enfermés de longs mois alors qu’il n’y avait aucun accord de réadmission avec leur pays d’origine pour les renvoyer. Ils étaient à la merci de l’arbitraire d’un service cantonal d’immigration. Quelques mois plus tard, l’expulsion brutale de Fahad par vol spécial m’a choqué. Six policiers zurichois ont débarqué dans sa cellule au milieu de la nuit pour l'entraver et l'emmener. Maltraité et humilié, il en a gardé des séquelles physiques et psychologiques longtemps après.

Comment avez-vous obtenu l’autorisation de tourner dans un tel lieu ?

FM : Frambois est un centre de détention administrative concordataire des cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel. J'ai contacté les conseillers d'Etats en charge de ce dossier. Après de longues discussions, j'ai gagné leur confiance. Tous reconnaissent que La Forteresse a ouvert un débat public salutaire et pensent nécessaire de poursuivre ce travail sur la question de l’asile et des migrations au-delà de tout discours populiste. J'ai obtenu de leur part et de celle de la direction de Frambois les autorisations nécessaires pour pouvoir filmer sans aucune restriction la vie à Frambois ainsi que le travail des corps de justice et de police des cantons concernés.

Comment avez-vous fait pour convaincre les détenus d’apparaître à visage 
découvert ?

FM : Avant le début du tournage, j’ai passé beaucoup de temps à Frambois avec les détenus que je rencontrais au fil des mes visites. Peu à peu, une confiance s’est installée et ils se sont livrés à moi. Révoltés et se sentant oubliés du monde extérieur, presque tous ont été d’accord de participer au film. Ils savaient très bien que ça n’allait pas changer leur situation personnelle, mais c’était un moyen pour eux de se faire entendre et de témoigner d’une situation qui leur semblait injuste.

Et le personnel de Frambois ?

FM : Le directeur de Frambois a été tout de suite partant et a encouragé son équipe à participer au projet. Il l’a même défendu auprès de ses supérieurs. Les gardiens de prison sont souvent mal perçus alors que, selon lui, ils accomplissent un travail social important dans une situation très difficile à gérer. Ce film était l’occasion de valoriser leur métier. Pour le personnel, mon approche objective de l’institution sur La forteresse les a motivés à apparaître dans le film.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant le tournage ?

FM : Nous avions des liens privilégiés avec presque tous les détenus. Nous avons passé plusieurs mois avec eux et connaissions bien leur histoire, leur famille et leurs peurs. Au moment où la police venait les chercher à Frambois pour les embarquer à bord d’un vol spécial, nous étions présents pour le tournage, mais nous ne pouvions jamais leur dire au revoir. La détresse de leur dernier regard me hante encore aujourd’hui.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’image de ligotage ou d’embarquement forcé dans votre film ?

FM : La détention dépend des cantons mais l’organisation du vol spécial est du ressort de l’Office fédéral des migrations (ODM). Je leur ai donc demandé l’autorisation de pouvoir tourner dans le hall d’entravement de l’aéroport où sont ligotés les détenus avant d’être embarqués dans l’avion. Dans un premier temps, je n’ai reçu aucune réponse de l’ODM. Après avoir insisté à de nombreuses reprises, son service de presse m’a dit qu’il existait une ordonnance fédérale qui interdisait de filmer une personne dans une situation humiliante ou dégradante. Devant l’absurdité d’une telle réponse, d’autant plus que les expulsés m’avaient donné leur autorisation pour les filmer, j’ai demandé que l’on m’envoie la copie de cette ordonnance. Je l’attends toujours.

Pourtant l’ODM vous avait donné l’autorisation pour tourner La Forteresse...

FM : C’est vrai. Mais à mon grand étonnement, l’ancienne responsable de communication de l’ODM, aujourd’hui bras droit de Mme la Conseillère fédérale Widmer-Schlumpf, m’a fait savoir que son plus grand regret était de m’avoir donné l'autorisation de tournage de La Forteresse.

Savez-vous ce que ces détenus sont devenus après leur expulsion ?

FM : Après chaque départ par vol spécial, nous les appelions pour savoir comment s’était passé le voyage. A chaque fois, les témoignages étaient accablants. Non seulement ils se sentaient jetés par la Suisse comme des sacs poubelles mais ils en gardaient aussi des séquelles physiques et psychologiques liées à l’entravement. Certains se sont fait arrêter ou dépouiller à leur arrivée par les policiers de leur pays, parfois au nez des représentants des autorités suisses. Nous avons donc décidé de continuer à les suivre dans leur pays d’origine et filmer leur vie après l’expulsion. Ces portraits feront l’objet d’un webdocumentaire coproduit par la RTS et ARTE au début 2012.

La page Facebook du film: ici

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